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09.10.2007

La psychiatrie en souffrance

Le gouvernement présente aujourd’hui ses priorités en matière de santé mentale

Le gouvernement s'apprête à annoncer aujourd’hui ses grandes priorités dans le domaine de la santé mentale, alors que l'arrestation à Bordeaux d'un malade mental soupçonné d'avoir tué sa mère lors d'une permission de sortie vient replacer la psychiatrie sur le devant de la scène.

Après les différents rapports(1)et plans d’actions, combien de temps faudra t-il encore pour que de véritables mesures soient prises en faveur de la psychiatrie ?

Combien de drames faudra t-il encore pour que le gouvernement se penche sérieusement sur les moyens dont disposent les hôpitaux psy pour mener à bien leurs missions ?

(1)De la Psychiatrie vers la Santé Mentale. Rapport de Mission - Juillet 2001-Dr Eric PIEL Dr Jean-Luc ROELANDT

PLAN D'ACTION POUR LE DEVELOPPEMENT DE LA PSYCHIATRIE ET LA PROMOTION DE LA SANTE MENTALE (15 – 09 – 2003) Rapport Philippe CLERY-MELIN, Viviane KOVESS, Jean-Charles PASCAL 

 A lire

Bienvenue à l’hôpital psychiatrique de Philippe Clément

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L'auteur raconte le quotidien d'un hôpital psychiatrique de la région parisienne. Chaque chapitre est organisé autour de l'histoire d'un patient, afin de comprendre les dilemmes de la psychiatrie actuelle. Qu'implique de priver les patients de leur liberté ? Mais quels risques prend-on en les laissant partir ? La structure asilaire est-elle saine ou iatrogène ? La politique de réinsertion à tout prix des patients n'aboutit-elle pas à de nouvelles catastrophes ?

Auteur P. Clément 

Editeur Empêcheurs De Penser En Rond 

Date de parution septembre 2007 

Collection Grande 

ISBN 2846711682 

188 p., 15 euros.


Lire un extrait

1

Bienvenue à l’hôpital psychiatrique !

Je descends du bus, traverse la rue et franchis la grille de l’hôpital. En passant, je salue le garde d’un signe de la main. Même la bruine froide de l’hiver ne m’incite guère à presser le pas et c’est presque en flânant que je traverse le parc boisé d’arbres centenaires, prenant garde de ne pas glisser, dans la pénombre, sur les tapis de feuilles mortes qui se sont formés par endroits.

C’est mon côté masochiste, sans doute, qui me pousse, tout en marchant, à me remémorer quelques épisodes récents ou plus anciens : la mise en chambre d’isolement d’une jeune patiente de 17 ans, calme et coopérative, au seul motif qu’elle a été admise en HDT , ceci afin de ne pas déroger aux règles du service ; la convocation, par le surveillant chef et le psychiatre responsable, que nous avait valu, avec une collègue, le fait gravissime d’avoir laissé regarder la télévision, pendant une heure ou deux, à un malade en isolement depuis quatre mois ; les mises en pyjama systématiques ; les interdictions de recevoir des visites ou des appels téléphoniques ; les injections « punitives » ; la limitation du nombre de cigarettes pour des patients auxquels il ne reste guère plus que le plaisir de fumer… Des moments d’une affligeante banalité, qui donnent à voir ce que l’univers psychiatrique peut produire de pouvoirs « à la petite semaine » et de persécutions « de quatre sous » avec son fantasme de maîtrise presque absolue de la folie ; un univers qui derrière de prétendues pratiques soignantes, dissimule mal une volonté à peine consciente de « mise en conformité » d’individus qui subvertissent la précieuse raison dont la psychiatrie se considère comme le garant.

Encore une dizaine de mètres de plat avant d’amorcer la descente en direction des rangées de grands bâtiments de pierre dont j’aperçois maintenant les lumières. Il est presque 21 heures. Un dernier écart me permet d’éviter de justesse un nid-de-poule rempli d’eau.

J’y suis ! J’introduis mon passe dans la serrure. Deux tours de clé et je pousse la lourde porte. Une fois à l’intérieur, deux autres tours afin de boucler soigneusement le périmètre. L’air froid et humide de cette soirée de début décembre fait place à la tiédeur familière du service dont l’atmosphère odorante me saisit ; un subtil mélange d’exhalaisons humaines, de fumée de cigarettes, de relents de vieilles cuisine et de tabac froid. Une odeur qui m’est depuis longtemps familière.

Me voilà bouclé, moi aussi, jusqu’au lendemain. À la différence, de taille tout de même, que je pourrai, si la nuit est paisible et la météo plus clémente, sortir dans le patio respirer l’air du dehors en écoutant le bruit sourd et régulier de l’autoroute toute proche. Je laisse sur ma gauche le grand escalier qui conduit à un étage aujourd’hui désaffecté, vestige de l’époque de la grande concentration asilaire ; une époque certes peu glorieuse, mais pas forcément pire que celle que nous connaissons aujourd’hui. L’HP n’est évidemment pas le paradis ! Mais ce n’est pas non plus l’enfer, en tout cas pas plus que la prison, la rue ou le métro qui sont les nouveaux lieux d’accueil d’un nombre sans cesse croissant de « grands malades » oubliés ou rejetés du dispositif d’accueil et de soins. Je traverse la vaste entrée déserte. Au passage, j’éteins le poste de radio posé sur un guéridon maculé de taches de café et encombré d’emballages de gâteaux et de bonbons, faisant taire avec soulagement quelque chanteuse en vogue qui, accompagnée par le son stressant de boîtes à rythme, force sa voix sur les paroles niaises de ce qui doit être son dernier succès. J’apprécie de ne plus entendre que les quelques bruits habituels venus du côté des chambres et de la grande pièce commune faisant office de salon : le son lointain de la télé, une porte qui claque, quelques éclats de voix. Je m’engage dans le couloir. Comme chaque soir, Simone est installée près de la porte qui donne accès au patio, sur la chaise inconfortable qu’elle semble préférer aux fauteuils du salon. Pas vraiment le prototype de l’hôtesse d’accueil, Simone ! De son œil unique, elle surveille les allées et venues des uns et des autres, ne laissant jamais passer l’occasion de balancer une petite méchanceté de son cru, son passe-temps favori. C’est l’heure creuse, pour Simone. La plupart des patients dorment déjà, vaincus par les traitements, tandis que quelques rescapés tuent le temps devant la télévision. La vieille femme ne cesse de tirer sur sa Gitane sans filtre que pour tousser bruyamment et cracher dans un mouchoir de tissu douteux. Son large sourire sarcastique et figé me laisse aisément deviner une bouche en grande partie édentée, parsemée de chicots. C’est certain, en trente ans d’HP, elle a vidé plus de flacons de neuroleptiques que de tubes de dentifrice, Simone ! Elle m’apostrophe au moment où je passe devant elle.

-           T’as une clope, mon gars ?

Je lui sers une réponse d’infirmier presque modèle :

-           Plus tard, vous êtes déjà entrain de fumer, Simone…

-           Tu m’en fileras une autre après hein, mon gars ?…

-           Mais oui !…

-           T’es un bon gars, toi !

C’est mon jour de chance. La vieille patiente n’est pas toujours dans d’aussi bonnes dispositions, loin de là. Je suis davantage habitué à quelques invectives agrémentées de remarques très imagées sur les parties de mon anatomie situées juste en dessous de la ceinture et à quelques « révélations » sur les mœurs du personnel. Ce n’est pas compliqué. Les hommes sont des pédés et des fils de putes, les femmes des gouines comme leurs mères. Elle était pute, justement, Simone. À 20 ans, belle, naïve, vulnérable et sûrement fragile psychologiquement, au grand dam de ses parents qui ne voudront plus en entendre parler, elle s’amourache d’un type peu recommandable, lequel, très vite, la met sur le trottoir. Elle tapine dix années durant, jusqu’au soir où son œil gauche éclate sous le poing d’un maquereau irascible qui, manifestement très contrarié, en profite par la même occasion pour lui brûler le bout des seins avec un briquet. Alors, Simone avale des médicaments qu’elle fait glisser avec une bouteille de rosé, avant de se jeter par une fenêtre du troisième étage d’un hôtel du quartier dans lequel elle officie. Dans l’histoire, Simone perd son œil gauche, additionne plusieurs fractures et se réfugie dans une décompensation psychiatrique. Une fois ses membres réparés, elle est vue par un psychiatre qui l’expédie à l’HP d’où elle ne ressortira pas. Personne n’a jamais pu rafistoler l’esprit en miettes de Simone. Durant ses premières années d’hospitalisation, elle exerce ses talents dans les coins discrets du parc, moyennant un billet ou un paquet de cigarettes. Plus récemment, les quelques tentatives pour l’installer en maison de retraite se sont soldées par de cuisants échecs. Elle est trop agressive et grossière, Simone ! Insupportable ! Il est vrai que son vocabulaire coloré, très expressif et direct peut heurter. Mais après dix ans de tapin et trente ans d’HP, on ne peut tout de même pas exiger de Simone qu’elle récite du Claudel ! Non plus qu’elle aime les gens ! Puisque personne ne veut de la vieille chronique, elle reste là, passant ses journées à griller ses Gitane, à vociférer et à débiter des grossièretés, sorte de symbole d’une existence gâchée puis rejetée avant d’être oubliée. Qui pourrait s’intéresser à une vieille prostituée psychotique, borgne et acariâtre ?

Derrière moi, j’entends la toux grasse de la vieille femme et j’imagine sans mal l’aspect du crachat qui rejoint les autres dans le mouchoir crasseux. « Bienvenue à l’hôpital psychiatrique ! » me dis-je en moi-même, tandis que je pousse la porte et pénètre dans le bureau des infirmiers. J’ai l’impression de sentir physiquement sur mes épaules le poids d’une immense lassitude et l’ennui que transpirent ces lieux…

Je salue mes collègues, ôte mon manteau et pose mon sac sur le sol. Une infirmière occupée à mettre de l’ordre dans un dossier me met en garde.

-           Fais gaffe à tes affaires, les cafards sont de retour. On en a vu passer trois ou quatre cet après-midi. Les mecs de l’hygiène doivent venir s’en occuper demain.

Je soupire en ramassant mon sac que j’accroche à la poignée d’un placard. Puis je me laisse lourdement tomber sur une chaise avant d’allumer une cigarette, les yeux fixés sur l’affiche, placardée juste en face de moi, qui annonce les dates et les titres des séminaires de psychanalyse de la nouvelle année qui approche. Inévitablement, la tête de Freud orne la grande feuille de papier glacé. Le célèbre barbu au regard malicieux doit se demander à quel titre il est convoqué en pareil endroit. Je crois que lorsque l’on a une idée un peu précise de la nature des pratiques qui ont cours en psychiatrie, on peut légitimement s’interroger avec lui. J’ai exercé dans pas mal d’endroits différents et, dans tous, la psychanalyse ne m’est jamais apparue autrement que comme une sorte de faire-valoir, de caution intellectuelle destinée à masquer la pauvreté intrinsèque des discours et des pensées qui produisent un pouvoir et une violence ordinaire, « propre », toujours justifiable par la très commode « nécessité de soin », notion qui autorise l’application, avec la conviction de « faire le bien », des fameux adages qui proclament, pour l’un que « La fin justifie les moyens », pour l’autre que « Nécessité fait loi ». Adages qui, soit dit en passant, sont des définitions possibles de l’arbitraire. Mais la volonté de guérir ne se laisse pas distraire par quelques détails de second ordre !

La nuit commence à peine que déjà je voudrais être ailleurs. Je cumule pas mal d’années de travail au sein de différentes structures de soins psychiatriques ; malgré cela, j’ai toujours, en arrivant, comme une boule qui me pèse sur l’estomac. Je la connais bien, depuis le temps, et je sais qu’elle aura disparu d’ici une heure tout au plus. Rien de grave, donc ! Elle traduit, je crois, une sorte d’angoisse diffuse, un malaise que je mets sur le compte d’une certaine culpabilité. Ce métier contraint parfois à faire des choses dont je me passerais volontiers. Et pourtant je suis encore là. J’ai souvent cherché à percer le secret d’une telle longévité. Presque systématiquement, j’en viens à des rationalisations aux limites de la morbidité en me demandant, par exemple, qui voudrait d’un type, plus très jeune de surcroît, qui a passé son existence à côtoyer des dingues ? Dans le fond, je crois plutôt être retenu par un lien secret avec la folie et un attachement équivoque à cet univers singulier. C’est ainsi ! Je n’ai jamais prétendu être un modèle d’équilibre !

Mais l’heure n’est pas aux états d’âmes, pas davantage à l’introspection ! Des cris, des grossièretés résonnent dans le couloir. C’est Simone qui insulte copieusement Audrey, une jeune patiente qui s’est imprudemment aventurée sur un territoire que la vieille psychotique considère comme lui appartenant. Audrey vient se réfugier en piaillant dans le bureau. Une collègue essaie de la rassurer, tandis que je me lève, sort du bureau pour aller admonester, en vain, une Simone hilare qui ne manque pas de débiter un chapelet de grossièretés à mon intention. Je bats en retraite, bien conscient que je ne fais pas le poids, et revient dans le bureau en même temps que la collègue qui a escorté Audrey jusqu’au salon et l’a installée devant le poste de télévision. L’équipe d’après-midi est au grand complet dans le bureau : deux infirmières et un aide-soignant. Pour s’occuper de vingt-huit patients, c’est quand même un peu juste et l’essentiel de l’activité se résume à la gestion du quotidien et à du gardiennage. Les soins, quant à eux, sont réduits à la portion congrue et se résument en la distribution des médicaments dont les quantités tendent à être inversement proportionnelles au nombre d’infirmiers présents.

Mes collègues me proposent d’attendre l’arrivée du second infirmier de nuit pour commencer les transmissions. À mon sourire résigné, ils comprennent.

-           T’es encore tout seul, cette nuit ?

-           Je le crains, oui. Entre les congés, les maladies et les accidents du travail, il ne reste plus grand monde.

-           Ils pourraient faire venir des intérimaires, quand même !…

Je rigole avant de répondre :

-           Tout le budget pour ça est bouffé depuis la mi-octobre, semble-t-il.

-           C’est pas croyable ! Ils se foutent même de la sécurité, maintenant !

Mais non ! « Ils » ne se foutent de rien, au contraire ! Comment ne pas deviner, dans cette déliquescence, la sournoise programmation du pourrissement progressif de ce service public qui a la charge des plus fragiles et des plus vulnérables, dont notre société se désintéresse de plus en plus, les laissant rejoindre le champ inhospitalier, hostile, de la grande exclusion.

On démarre les transmissions. Rien d’essentiel aujourd’hui ; deux ou trois petites altercations sans gravité, la crise de larmes habituelle de la petite Dorothée , en fin de journée, quand elle a compris qu’une fois de plus ses parents ne viendraient pas la visiter, contrairement à ce qu’ils avaient promis. La seule vraie nouvelle de la journée, c’est la mise en chambre d’isolement du jeune patient entré la veille et qui, en fin de matinée a voulu frapper l’interne. Copieusement « sédaté », il dort du sommeil du juste. Il sera possible de lui refaire une injection de trois ampoules de Loxapac s’il s’agite. Il n’y a pas eu d’entrant au cours des dernières vingt-quatre heures et aucune admission n’est prévue, pour le moment du moins. Avec un peu de chance, la nuit pourrait être tranquille.

Une bonne nouvelle du côté de l’intendance et de la logistique ! Un plombier est passé aujourd’hui, l’évier de la cuisine est donc débouché. Tant mieux ! Fini, enfin, le spectacle peu ragoûtant des nouilles et des morceaux de légumes ou de viandes qui flottaient dans l’eau grasse depuis bientôt trois jours.

Les collègues me souhaitent bon courage et prennent sans plus tarder la direction des vestiaires. Je me retrouve seul dans le bureau et allume une cigarette en me plongeant dans la contemplation du grand panneau mural couvert d’étiquettes de différentes couleurs, censé offrir un aperçu panoramique de l’organisation du service. Mais à trop vouloir délimiter, préciser, hiérarchiser, on aboutit à une complexité aux limites de la confusion. Vu de ma place, cet organigramme multicolore a des airs de mosaïque. Toutefois, l’initié peut connaître, d’un simple coup d’œil, le nom de chaque patient présent, le numéro de la chambre qu’il occupe, le psychiatre qui le suit, les infirmiers référents… et surtout le mode d’hospitalisation dont il relève, en fonction de la couleur de l’étiquette sur laquelle est inscrit son patronyme.

Vert, pour les hospitalisations libres (HL), c’est-à-dire pour les patients qui sont ici de leur plein gré, officiellement du moins ; la réalité est parfois un peu plus complexe, car la notion de consentement en psychiatrie est souvent équivoque. En effet, d’une part les informations fournies pour obtenir le consentement de la personne – et s’éviter ainsi la mise en route d’une procédure de contrainte – ne sont pas toujours d’une clarté exemplaire ; d’autre part, le consentement à l’hospitalisation suppose-t-il un consentement à « tous » les soins ? La loi est plus que floue sur ce point, mais beaucoup d’équipes considèrent que le « oui » du départ vaut pour tout ce qui va suivre. Cette interprétation un peu hâtive conduit souvent à quelques tensions au moment de la réalisation de certains soins ou de la prise de certaines mesures censées être thérapeutiques et face auxquelles certains patients rechignent.

Jaune pour les HDT (hospitalisation sur demande d’un tiers). Ceux-là sont trop malades pour pouvoir consentir à une hospitalisation et des soins dont ils ont pourtant grand besoin, un proche bienveillant a donc décidé à leur place.

Rouge enfin, pour les HO (hospitalisation d’office) , un régime réservé aux trublions de l’ordre public et aux dangereux pour autrui. Les modes d’hospitalisation sans consentement m’ont toujours posé question car ils sont avant tout, indépendamment de ce qui les motive, des privations de liberté prononcées en dehors du cadre des règles élémentaires du droit (pas d’intervention du juge, pas de débat contradictoire).

Je suis encore plus surpris, à l’heure où la pleine citoyenneté des malades mentaux serait, du moins essaie-t-on de nous le faire croire, en passe de devenir une réalité, que ce droit d’exception qui s’applique à ces « citoyens à part entière » que seraient les suspects de maladie mentale, ne provoque pas davantage d’émoi et ne soulève pas davantage de protestations. Je crains fort que le poids considérable des représentations qu’il ne cesse de générer aujourd’hui comme dans le passé, interdise, pour longtemps encore, au fou d’accéder à autre chose qu’une « citoyenneté au rabais ».

S’il est un élément que les professionnels de la psychiatrie, notamment les infirmiers, ne peuvent se permettre d’ignorer, c’est le mode d’hospitalisation des patients dont ils ont la charge, pour une question de responsabilité administrative d’une part, pour des questions de limitations des libertés et de contraintes éventuelles d’autre part. Ni la gravité des troubles ni le potentiel de dangerosité ne peuvent être directement corrélés au mode d’hospitalisation. Certains HL donnent plus de fil à retordre que des HDT ou même des HO. La psychiatrie, pas plus que le maintien de l’ordre, n’est une science exacte !

Je suis tiré de ma contemplation par la douce voix de Simone. Elle injurie Sylvain qui répond avec véhémence. Le vieux psychotique n’est pas du genre à se laisser impressionner et il dispose d’un répertoire qui, question élégance et délicatesse, n’a rien à envier à celui de Simone. J’interviens avant que la situation s’envenime et que les coups viennent remplacer les grossièretés. Au terme de quelques minutes de négociations, Sylvain renonce aux hostilités et préfère aller chercher son bonheur dans d’autres coins du service.

Il est 21 h 45 lorsque la sonnerie du téléphone retentit, pour la première fois de la soirée. C ’est le surveillant de garde. Il vient m’annoncer que je serai seul cette nuit. Je l’avais deviné ! Il se dit désolé et ajoute aussitôt qu’il n’y peut rien. Je me contente de lui faire remarquer, sur un ton se voulant neutre, que c’est la cinquième fois en moins d’un mois et que je commence à m’habituer. Me mettre en colère ne servirait à rien, sinon à dépenser inutilement une énergie dont je dois me montrer économe. Puis je l’écoute me faire ses recommandations. Il m’explique que je ne dois prendre aucun risque et ne pas hésiter à demander de l’aide (Où ? A qui ?) ; il me promet que, en cas d’admission, il m’enverra du renfort (qu’il trouvera je ne sais où !) avant l’arrivée du patient. J’ai l’impression d’avoir mon diplôme depuis la semaine dernière. Je ne l’interromps pas et ne manque pas de le remercier. Sans doute n’a-t-il pas la conscience tout à fait tranquille et je me dis que son petit laïus doit avoir sur lui un effet tranquillisant. De mon côté, je ne suis pas inquiet outre mesure, même si je sais ne pas être totalement à l’abri d’un éventuel dérapage de la part de certains patients. Jusqu’à présent, je suis toujours arrivé à gérer les passes un peu délicates sans trop de difficultés. Je ne peux qu’espérer voir la chance continuer à me sourire et faire confiance à ma bonne étoile. De toute façon, je n’ai pas d’autre choix.

J’apporte à Simone la cigarette que je lui avais promise en arrivant. Elle m’accueille par un « Ben, c’est pas trop tôt, mon gars ! Tu roupillais ou quoi ? » Adorable Simone ! Je prends une chaise et m’installe près d’elle pour fumer en sa compagnie. Je l’écoute me raconter son monde à elle, un monde dans lequel elle est tour à tour avocate, psychiatre, mère maquerelle, gynécologue… Jamais pute ! Puis elle arrête de parler et tend l’oreille. C’est l’heure où son mari va venir la chercher pour l’emmener loin d’ici. Je laisse Simone attendre son prince charmant. Il est temps pour moi d’aller vaquer à d’autres occupations. Dans le couloir qui me conduit vers le salon, je croise Jeanne, une vieille démente qui ne retrouve plus sa chambre, d’où elle est sortie pour une raison qu’elle-même ignore. Je la raccompagne en lui conseillant de rester au lit. C’est vraiment histoire de dire quelque chose ! Je ne m’attends pas une seule seconde à ce que mes paroles aient la moindre portée, même la plus minime. Devant la télé, il ne reste plus que trois personnes, dont deux sont endormies, avachies dans des fauteuils. Vincent lui, a pu enfin se saisir de la télécommande et il regarde « Canal + » en crypté avec une sorte de fascination. Je le laisse faire, conscient que la moindre remarque serait inutile et qu’il n’est pas dans mon intérêt de le « titiller », au risque de le mettre dans de mauvaises dispositions. Je propose aux deux dormeurs de regagner leur chambre. Très accommodants, ils se lèvent et se dirigent dans la bonne direction, tels des automates. Ces deux-là au moins, je suis assuré de ne pas les revoir jusqu’au lendemain. Le plus discrètement possible, j’entre dans chacune des chambres pour m’assurer que tout le monde va bien. Arrivé tout au bout du long couloir, j’ouvre une première porte, pénètre dans une sorte de sas et, à travers le carreau en plexiglas d’une deuxième porte, je m’assure que le locataire de la chambre d’isolement ne s’est pas réveillé. Les ronflements qui me parviennent sont tout à fait rassurants. Je fais un détour par la cuisine où je réchauffe un reste de vieux café avant de retourner dans le bureau et de me caler dans un fauteuil. Je déguste le tiède breuvage en tirant sur ma cigarette et consulte le planning des nuits à venir. Question effectif, ce n’est pas folichon ! Pour une petite semaine de vacances, je vais devoir patienter encore un peu.

Simone s’est enfin décidée à regagner sa chambre. D’ici, je l’entends fouiller dans son placard en jurant. Dans quelques minutes elle sera au lit. Je m’installe le mieux possible et me plonge dans le polar commencé la veille, bien décidé à profiter du calme qui règne, pour le moment en tout cas. De temps à autre, j’entends une porte s’ouvrir puis se refermer, le bruit d’une chasse d’eau, puis le silence s’installe.

La sonnerie du téléphone me fait sursauter. Je jette un coup d’œil à ma montre. Il est minuit et demi. Je reconnais la voix du surveillant qui m’annonce l’arrivée imminente d’un entrant en HDT, inconnu du secteur, semble-t-il. Le cadre, sur un ton désolé, m’informe qu’il ne peut m’envoyer de renfort, mais précise aussitôt, vraisemblablement pour me rassurer, que, de toute façon, le patient a été « correctement traité » aux urgences et qu’il est donc très calme. Je devrais m’en sortir avec l’aide des ambulanciers. Ai-je le choix ? Avant de raccrocher, mon supérieur hiérarchique m’informe qu’il viendra faire un tour dans la nuit et précise de ne surtout pas hésiter à le contacter s’il y a le moindre problème. Un quart d’heure plus tard, l’ambulance stationne devant l’entrée du service. Le patient est allongé sur un brancard. Il dort profondément et ne réagit pas lorsqu’on le fait glisser doucement du brancard sur le lit. Je récupère ses effets personnels et la grande enveloppe contenant la paperasse médicale et administrative. Je salue les ambulanciers qui partent vers de nouvelles aventures et regagne le bureau où je contrôle les pièces de l’HDT, certificats médicaux et demande du tiers. Tout est OK. Je retourne voir le patient qui n’a pas bougé d’un millimètre. Son pouls est à 65 et sa tension artérielle à 10/5. Rien d’étonnant, après les cinq ampoules de Loxapac qui lui ont été injectées quand il a commencé à s’agiter et à vouloir s’enfuir des urgences où il se sentait persécuté, ce qui lui a valu d’être taxé de délirant. Il ne devrait pas me poser de problème cette nuit. Je m’apprête à commencer l’inventaire de ses effets personnels quand débarque le médecin de garde. Il vient voir « l’entrant ». Ayant constaté que celui-ci est copieusement « sédaté » et, qu’en conséquence tout entretien est impossible, il se fend de deux ou trois lignes d’observation dans le dossier et retourne se coucher. Dix minutes plus tard, tandis que je suis entrain d’inventorier les quelques vêtements et objet divers du nouvel arrivant, c’est au tour du surveillant de faire son apparition. Je le rassure immédiatement. Tout s’est passé sans le moindre problème et le patient devrait, en principe, passer une nuit calme. Il s’assure que l’HDT est conforme et me demande de lui remettre la fameuse fiche de renseignements dont la rédaction est obligatoire pour chaque personne admise sous une mesure de contrainte. Je lui tends le précieux document, sur lequel j’ai inscrit les noms, prénoms, adresse, taille approximative, couleur de peau, de cheveux. Problème ! Je n’ai pas mentionné la couleur des yeux. J’explique alors à mon supérieur que le type est profondément endormi vu que, comme lui-même me l’avait dit au téléphone, il a été copieusement traité et ne risque donc pas de fuguer tout de suite. Pour toute réponse, je n’ai droit qu’à un haussement d’épaule et un soupir du chef exaspéré qui prend le chemin de la chambre où dort le patient. Je lui emboîte le pas, en me disant en moi-même : « Non, il ne va quand même pas faire ça ! » Eh bien si, il le fait ! Je reste coi en regardant le surveillant soulever une paupière du fugueur potentiel. De retour dans le bureau, le chef satisfait me fait remarquer que remplir correctement une fiche de renseignements, ce n’est tout de même pas compliqué. Je ne trouve rien de mieux à répondre que c’est dans ce genre de situation que l’on peut faire la différence entre le cadre et un infirmier lambda. Trop préoccupé, sans doute, à s’assurer que je n’ai pas négligé quelques tâches du même tonneau dont l’urgence m’aurait échappé, il n’est manifestement pas en mesure de saisir l’ironie de mon propos. Je ne fais rien pour le retenir, trop content de le voir retourner dans le bureau qu’il n’aurait pas dû quitter. J’achève l’inventaire du sac, je range les pièces dans le dossier, gribouille quelques mots dans le dossier au sujet du patient, puis je fais un tour du service avant de me replonger dans l’énigme policière autrement plus passionnante que la fade routine à laquelle je viens de me plier.